"Dear diary, what a day. I swear I've never been so depressed, miserable, and lonely in my entire life. It's like I know there's got to be somebody out there somewhere... just one person in this huge, horrible, unhappy universe who can hold me in their arms and tell me everything is going to be okay. And how long do I have to wait before that person shows up. I feel like I'm sinking deeper and deeper into quicksand... watching everyone around me die a slow, agonizing, death. It's like we all know way down in our souls that our generation is going to witness the end of everything. You can see it in our eyes. It's in mine, look. I'm doomed. I'm only 18 years-old and I'm totally doomed."
- Dark (James Duval), Nowhere (1997)
Ca y est, Novembre m'a fait sombrer. Ce monstre m'a enroulé dans ses frimas dégoûtants, me laissant dans une morosité ineffable qui me pousse dans mes retranchements, il est temps de jouer à l'asociale et à l'inadaptée et d'aller étreindre la route sinueuse que trace la filmographie de Gregg Araki.
Je t’explique tout de suite : j’avais 500g de condescendance en trop, je les ai égrainés là joyeusement.
Je te le dis dès maintenant, sa filmo n'est pas peuplée de mignonnerie et de joie, il ne va pas dans la demi mesure, et ses thèmes de prédilections ne sont pas ceux de ton teen movie fétiche, pour autant, il est bien question de teen ici, laisse-moi te parler aujourd'hui de son incomparable Teenage Apocalypse Trilogy.
Totally Fucked Up, d'abord, le moins fucked up de la trilogie, justement. Le cadre est IRL, rien de surréaliste, juste l'émotion vraie de la vie perturbée d'adolescents relativement normaux.
Jolie mise en abîme sur ce film qu'on voit à la fois à travers la caméra de l'un des personnages, mais aussi en externe, plans alternés brillamment par des messages, comme des titres, indications qui ponctuent le film, drôles, déroutantes et généralement très vraies.
Où on t'annonce tout de suite de quoi il retourne.
Le film commence en te jetant sous les yeux un article de journal présentant le taux de suicide des jeunes homosexuels aux Etats-unis, ça s'enchaîne avec le personnage principal, Andy (James Duval), déjà à moitié hors cadre, qui pose directement la ligne du film, déclarant simplement «I guess you could say I’m just totally fucked up». Critique de la société américaine, on y suit ses enfants perdus, un peu trop différents, un peu trop barrés pour le monde adulte qui les entoure, comme en décalage avec un monde pas tellement plus sûr de lui.
Tout dans ce film n’est qu’une suite de déceptions amères, qui vont venir te mordre les yeux plans par plans, parce que toi, spectateur, tu as envie que les choses soient belles, tu as envie que les choses se passent bien, et ce n’est pas le cas.
Lentement mais sûrement, aspiré par le vide tu te joins à la cause, et à la fin du film, quand tu allumes ta clope comme un désespéré, tu as aussi envie de dire que tu es totally fucked up, parce qu’il n’y a que du vide et rien pour te rattraper, qu’ici tout est hopeless et que tu as beau te traîner sur les trottoirs de ta vie, rien n’est là pour aspirer les ombres.
Si Novembre ne t’avait pas eu, ça y est, tu es pris, il est temps de passer aux choses sérieuses.
Totally Fucked Up t’avait accueilli dans son désespoir rassurant, il est temps de s’enfoncer dans la nuit, de laisser ton quotidien trop vrai pour te jeter dans celui moins évident de Jordan et Amy (James Duval, Rose McGowan) qui, rencontrant Xavier (Johnathon Schaech), faiseur d’embrouilles professionnel, vont se retrouver à errer de villes en villes, de meurtres sanglants et absurdes, faisant là encore une vive critique de la société américaine, en chambres d’hôtels psychédéliques pour un road trip aussi physique qu’émotionnel.
Ce film te place easy dans un bordel émotionnel pas possible, tant tout est excessif, autant la léthargie anesthésiante adolescente d’Amy, presque spectatrice de sa propre vie, que les problèmes sentimentaux de Jordan, qui vont t’atteindre toi aussi, déjà tu sens les inévitables questions vont venir te ronger, quand dans la nuit tu te retournera vers la personne qui partage ton lit : celle qui m’aime aujourd’hui m’aimera-t-elle demain ?
Peut-être que tu ne m’as suivi jusque là que pour le corps dénudé de Rose MacGowan dans The Doom Generation, peut-être que tu t’es cru fort et prêt à tout, mais laisse-moi te dire tout de suite que rien ne te prépare à ce qui suit, que ce qui vient est plus gros que tout ce que tu peux imaginer, et que, peut-être, il est temps pour toi de lâcher l’ego facile qui te fait qualifier de daube des grandes choses comme celles dont je suis entrain de parler. Lâche un peu le dédain derrière lequel tu te caches, et laisse-toi avaler par Nowhere, tu ne le regrettera pas.
Les personnages évoluent dans un monde violent, dans tous les sens du terme, violent et excessif. Sexe, drogue, religion, orientation sexuelle, culte des apparences, viol.
Quotidien exacerbé et surréaliste, dont aucun des personnages n’a conscience, excepté Dark (James Duval), seul suffisamment lucide pour voir ce qui l’entoure tel que. Seul suffisamment conscient de l’absurdité dans laquelle il évolue pour voir ce que les autres ne voient pas, et ainsi, seul témoin de l’apparition d’extraterrestres qui désintègrent allègrement des gens autour de lui.
Je vois ce que tu fais, arrête tout de suite ton petit numéro. Le sarcasme ne te va pas. Sois un peu plus ouvert avant de te dire qu’il y a nanar sous pellicule, je vais t’expliquer.
Nowhere (1997), tout comme les précédents films de Gregg Araki, tends à dénoncer l’absurdité et l’excès d’une société américaine de plus en plus perdue, se concentrant ici sur un autre travers de cette société de plus en plus préoccupée par des vrais-faux problèmes qui deviennent psychoses du quotidien. Je te pose le cadre IRL, tu vois. Les extraterrestres, un des plus beaux et grands exemples de l’aberrant, à un moment où, dépassé par ce qui se passe effectivement, les gens viennent à s’inventer des complots irrationnels basés sur des fables modernes. Ca va mieux ? Tu vois la métaphore ?
Ce film te pousse violemment hors de tes retranchements, dans cet espace relativement inconfortable entre toi et le reste, après lui viens le vide.
Il te confronte, par son intensité visuelle, auditive, sa vitesse, à l’inconfortable néant auquel sont confrontés les protagonistes. Parce que comme Dark, confronté à une absurdité que tu es le seul à percevoir, renvoyé à la solitude la plus bruyante inhérente à cette situation, parce qu’Araki décrit plus que fidèlement l’adolescence, et ce que l’adolescence vient à être, c’est ce moment de lucidité morbide, quand on voit dans l’adulte ce qu’on ne veut pas être, et ce qu’on ne pourra pas être.
Voilà, merci à toi qui m’a suivi jusqu’ici, tu vois, ce n’était pas si mal. Ce petit voyage vers l’inquiétante étrangeté familière s’achève ici pour l’instant, j’aurai nécessairement l’occasion de revenir sur Araki à un moment où a un autre, parce que son monde étrange est très souvent pour nous l’occasion de jeter un oeil de l’autre côté du miroir.
Araki traite de l’adolescence comme d’un sujet vivant, un sujet qui expérimente et qui vit, malgré le vide, malgré le Rien.
Et je rajoute ici que si tu es normalement constitué, à ce point-ci, tu es amoureux de James Duval. Ne le nie pas, le contraire est impossible. Et c'est plutôt une bonne chose, parce que j'aurai nécessairement l'occasion de parler de lui à un moment où à un autre. D'ici là, sois snob ou ne sois pas.












